Balade en forêt

Les activités humaines remodèlent la forêt

En deux siècles à peine, la forêt française a presque doublé de surface, inversant des millénaires de recul face à l'agriculture. Mais cette reconquête, inégale selon les régions, cache des équilibres fragiles : sols marqués par d'anciennes cultures, pression des ongulés, sécheresses répétées. Jean-Luc Dupouey, directeur de recherches à INRAE explique pourquoi la forêt pourrait passer de puits à source de carbone.

Publié le 15 septembre 2026

La forêt française a-t-elle toujours occupé le territoire comme aujourd’hui ?

J.-L. D. : La surface de la forêt actuelle est le produit d’un basculement historique récent, d’à peine deux siècles. Avant cette rupture, la forêt était en recul depuis des millénaires sous la pression des sociétés humaines. Dès le néolithique – il y a environ huit mille ans –, les hommes ont en effet commencé à défricher les surfaces boisées pour les mettre en culture et faire paître les animaux. Hors périodes de guerre ou d’épidémie, la forêt n’a cessé de perdre du terrain. Le renversement s’est produit à la suite de la dernière famine en France, dans les années précédant la révolution de 1848. Elle a déclenché l’exode rural – vers les villes – alors en pleine industrialisation, qui ne s’est arrêté que dans les années 1970. Simultanément, les progrès agricoles permettent de produire davantage sur des surfaces plus réduites. De nombreuses terres sont abandonnées et la forêt les reconquiert, au début spontanément, sans politique forestière planifiée, puis par plantations, principalement résineuses, financées par l’État. Depuis, elle n’a cessé de regagner du terrain, au point de presque doubler de surface. Mais cette reconquête n’a pas été uniforme. Elle a surtout concerné les zones où l’agriculture était peu rentable, notamment dans les massifs de basses montagnes au sud du Massif central, Alpes du Sud, Corse où les feuillus ont beaucoup progressé, mais aussi des zones de plaine dans l’Ouest, le Sud-Ouest (Landes, Limousin) et le centre (Sologne, Morvan) où les plantations résineuses ont été majoritaires. À l’inverse, dans les grandes plaines fertiles du Bassin parisien, les terres avaient trop de valeur pour être laissées à la forêt. Quand on a renoncé à les cultiver, c’est au profit de la seule urbanisation.

Deux siècles d’évolution des forêts françaises

La carte d’état-major levée au XIXe siècle témoigne d’une couverture forestière de moitié inférieure à celle que nous connaissons aujourd’hui. En deux siècles, la déprise rurale, la moindre exploitation du bois d’œuvre ou d’énergie, de même que des politiques de plantation ou de reboisement ont en effet permis à la forêt de regagner du terrain. Mais cette très forte extension, toutefois moins marquée dans le quart nord-est de la France, n’a pas toujours été linéaire ! Par exemple, la Loire-Atlantique a perdu plus de la moitié de ses boisements d’autrefois, et 70 % des surfaces actuelles n’existaient pas il y a cent cinquante ans…

Lieu : France hexagonale et Corse
Dates : 1840-1866 / 2007-2018
Sources : IGN - Données BD FORÊTS ANCIENNES issues du croisement de la BD CARTO® état-major et de la BD Forêt® V2
Crédits : Atelier de cartographie thématique de l’IGN

Cette expansion a-t-elle changé la nature des forêts françaises ?

J.-L. D. : Une forêt installée sur un ancien champ n’est pas la même qu’une forêt n’ayant jamais cessé d’en être une. Les différences sont multiples, tant au niveau de la biodiversité que de la chimie des sols. Depuis que l’agriculture existe, les terres sont amendées et fertilisées – d’abord avec des engrais organiques, puis chimiques. Ces pratiques laissent des traces durables, entre autres le phosphore, qui peut rester dans les sols pendant des centaines, voire des milliers d’années. Les archéologues se servent de ces traces. En forêt de Haye, près de Nancy, nous avons pu retrouver un bâtiment gallo-romain, sans trace visible en surface ni sur les images LiDAR, grâce à une carte des teneurs en phosphore du sol, deux mille ans après son occupation. Cela signifie que les forêts françaises récentes – apparues après le minimum forestier du XIXe siècle sur d’anciens terrains cultivés – poussent sur des sols durablement marqués par l’agriculture. Avec, comme autre conséquence, une productivité stimulée. Dans les Vosges, des sapins et des épicéas plantés sur d’anciennes fermes abandonnées ont atteint des records de croissance en hauteur. C’est sur cette réalité qu’a émergé, en Europe, la distinction entre forêts anciennes et forêts récentes. En France, la date charnière retenue est 1850 ; à la fois parce que c’est le point de bascule de la dynamique forestière, et parce que c’est la date du premier document cartographique couvrant l’ensemble du territoire avec suffisamment de précision : la carte d’état-major. L’IGN et INRAE ont consacré vingt ans à la vectoriser et la géoréférencer. Depuis la fin 2025, cette carte est disponible en ligne1. Pour la première fois, il est possible de savoir, pour n’importe quelle parcelle de France, si elle était déjà forestière en 1850 ou non, et donc de connaître une partie de son histoire écologique.

Comment les usages humains ont-ils transformé la forêt, et quelles nouvelles pressions s’y exercent aujourd’hui ?

J.-L. D. : Toutes les forêts métropolitaines sont depuis longtemps façonnées par l’homme pour répondre à ses besoins : panage2, merranderie3, production de bois de feu et de charbon… À partir du XIXe siècle, un besoin accru de bois d’œuvre entraîne une transformation des modes de gestion, et donc des paysages forestiers. Les taillis ont cédé progressivement la place aux futaies4. Depuis les tempêtes de 1999, qui ont nécessité une exploitation rapide des bois, la mécanisation forestière a connu un essor important. Des machines de plus en plus lourdes entrent dans les massifs, tassant les sols. Leurs impacts écologiques importants peuvent être supérieurs à ceux, déjà observés, du changement climatique. Une autre pression vient des ongulés. Leurs populations ont connu une augmentation spectaculaire depuis la mise en place des plans de chasse dans les années 1970 – on prélevait alors de l’ordre de 100 000 cerfs, chevreuils, sangliers par an en France ; aujourd’hui, on en prélève environ 1,5 million sans pour autant que les populations s’effondrent. L’abroutissement des jeunes plants compromet la régénération de certaines essences et modifie la composition des forêts. Cela dit, les ongulés participent aussi à la dispersion des graines. Un autre changement, c’est la mondialisation des échanges, qui favorise l’introduction en forêt d’espèces exotiques, dont certaines deviennent invasives et perturbent les écosystèmes locaux.

« Comme le reste de la biosphère, la forêt subit des pressions humaines à large échelle et d’intensité croissante : changements d’usage, changement climatique, espèces invasives… L’anthropocène est aussi forestier, et rend son avenir plus incertain. »

Quel avenir pour les forêts françaises ?

J.-L. D. : Aujourd’hui, les forêts jouent un rôle important en tant que puits de carbone, car elles absorbent plus de CO2 qu’elles n’en émettent. Mais ce service, très conjoncturel, que la forêt nous rend, n’est ni naturel ni permanent. Il repose avant tout sur un déséquilibre : la forêt s’étend encore, sa croissance a été stimulée par le climat et le CO2, et on prélève moins de bois qu’elle n’en produit – environ 70 % seulement en France. Nos forêts sont finalement plus chargées en biomasse aujourd’hui qu’il y a un siècle et demi, avec des conséquences écologiques mal connues. Le changement climatique, après avoir favorisé la croissance, commence à fragiliser les arbres. Les sécheresses répétées affaiblissent les forêts et les rendent plus vulnérables aux maladies et aux parasites. Si ces tendances se poursuivent, la forêt perdra sa capacité de stockage et deviendra une source de carbone. Ce sera un renversement majeur du rôle des forêts au XXIe siècle, après deux siècles de croissance de leur stock de bois.

Contributeur : Jean-Luc Dupouey,
Directeur de recherches à INRAE de Nancy

Découvrir Cartofora, la cartographie historique des forêts anciennes

1 Carte disponible sur le site cartes.gouv.fr
2 Action de mener les porcs en forêt pour leur faire paître les fruits des arbres
3 Fourniture des merrains, planches de bois nécessaires à la fabrication des tonneaux
4 Un taillis est un peuplement forestier issu de « rejets de souche » : ses arbres repoussent après avoir été coupés, chacun formant plusieurs troncs partant d’une même souche. Il est uniquement composé d’essences feuillues. Une futaie est une forêt issue de graines, avec des arbres adultes dotés d’un seul tronc principal

Retrouvez cet article dans l'édition 2026 de l'Atlas « Cartographier l'anthropocène »

Des cartes pour penser la forêt
  • 110 pages de cartes, schémas et décryptages
  • 18 experts et cartographes mobilisés

Mis à jour 15/09/2026