Sur le terrain

« La cartographie a dû conquérir sa place dans les pages du Monde »

Journaliste cartographe au Monde, Francesca Fattori revient pour IGN Mag sur la place grandissante prise par la cartographie dans les pages du quotidien, devenue au fil des ans un outil incontournable pour raconter l’actualité.

Publié le 29 septembre 2026

Un carnet de Francesca Fattori. LE MONDE

Vous êtes d’origine italienne. Dans quel cadre êtes-vous arrivée en France ?
FRANCESCA FATTORI. Via le programme Erasmus. J’étudiais les sciences politiques et les relations internationales à l’Université de Bologne et je suis arrivée à Sciences Po Paris. J’ai vite réalisé que je saisissais beaucoup mieux les enjeux en dessinant, en gribouillant et que si le dessin m'aidait à comprendre, il pouvait également aider d’autres personnes. 
Après mes études, j’ai travaillé au « Dessous des cartes », l’émission de Jean-Christophe Victor, sur Arte. Écrire les textes accompagnant les cartes fut mon école. 
Il y avait déjà cette idée de décomposer, de raconter les choses, de donner à voir la complexité du monde…

Dans son édition du 8 août 1945, Le Monde publie sa toute première carte : elle représente le plateau du Vercors.
F.F. Oui, une carte très simple, qui montrait l'environnement dans lequel avaient encore lieu des opérations militaires. Dès ses premiers mois d’existence, bien avant la photo ou le dessin de presse, Le Monde faisait de la cartographie. À l'époque - et pendant très longtemps - Le Monde était un journal de l'écrit. En noir et blanc, sans visuel, ni photo, ni dessin. Des unes très austères : il n'y avait vraiment que du texte ! 

Les visuels sont arrivés progressivement, d'abord dans les pages en noir et blanc. L’arrivée de la couleur a été progressive, parcellaire, cantonnée à certains lots de pages dans le journal. Mais la couleur a été notre première révolution cartographique, car on pouvait rendre plus lisibles des phénomènes bien plus complexes.

Les enjeux de place dans le journal papier donnaient-ils lieu à des rivalités entre services ? 
F.F. Disons plutôt à des arbitrages entre photo et cartographie. La cartographie a dû conquérir sa place dans les pages du journal, si je peux utiliser ce terme géopolitique !  
Pour l'anecdote, il m’est arrivé de travailler avec des journalistes du service international à qui l’on proposait une carte expliquant les dynamiques géopolitiques relatives au conflit traité. Je me souviens d’un journaliste appelant enthousiaste du terrain, disant qu’il avait tout compris grâce à la carte et qu’elle éclairait son travail. Alors que j’avais l’édition sous les yeux et que la carte avait finalement sauté au bouclage, faute de place !
Le virage cartographique et la place qu’elle a prise dans le journal sont – je pense – la conjonction de l’arrivée de Delphine Papin au service infographie et de celle de Gilles Paris au service international. Une géographe et un historien, qui ont permis de remplacer un article écrit par une grande carte. Un papier à voir, plutôt qu’à lire. Venant du « Dessous des cartes », j’ai trouvé très vite ma place dans cette manière de penser l’actualité. Aujourd’hui, nous publions des cartes sur des doubles pages, un espace gagné de haute lutte et notre grande fierté !

blabla

Francesca Fattori lors d'un reportage au Somaliland réalisé en mars 2026. LE MONDE

C’est dans ce cadre qu’a été imaginé votre reportage réalisé en mars dernier au Somaliland, cet « État qui n’existe pas » ?
F.F. C’était pour moi le maillon manquant... Faire du terrain. 

Pour la première fois, le journal a fait le pari d'envoyer en reportage aux côtés du rédacteur non pas un photographe, mais une cartographe ! 

 J'ai eu la chance d'être la première à réaliser ces « carnets cartographiques », que l'on espère davantage développer à l’avenir.

Tout au long du séjour, croquis de cartes et schémas nous ont aidés à prendre note des enjeux mis en avant par nos interlocuteurs, à mieux visualiser les jeux d’échelles et d’influences.
Voire à nous se « faire ouvrir » symboliquement les portes de lieux physiquement cadenassés, comme le port de Berbera, sur le golfe d’Aden.

Les enjeux d’espace ont-ils encore un sens dans un monde dominé par le web ?
F.F. On pourrait dire qu’ils ont disparu et que grâce à Internet, on peut publier autant de cartes que l’on veut ! 
Cependant, c’est faux. On ne peut pas trop faire scroller le lecteur. À force, on le perd. 
Et puis, la réalisation d’une carte prend du temps, et si leur production se multiplie, je pense que le danger est de tomber dans la carte illustrative qui perd la géographie. 

Double page réalisée par le service infographie du Monde sur le conflit au Soudan publiée dans l'édition du 22 décembre 2025.

Reste que ces fameuses doubles pages qui font notre fierté, nous devons aujourd’hui les adapter… Là-dessus ! [Elle brandit son smartphone.] Bon courage !
Il n’y a pas d’autre choix que de redécouper la carte, le raisonnement, le récit, pour les amener de manière très simplifiée sur le téléphone.
L'enjeu pour nous, aujourd'hui, c'est ça. Proposer des formats à la fois pédagogiques, séduisants et visuellement agréables à des lecteurs sur smartphone inondés d'informations.

Il vous faut donc imaginer trois manières de lire une même carte : print, web et téléphone. 
F.F. La majorité écrasante des visites sur le site se fait aujourd’hui via smartphone. On pourrait presque s'interroger sur la pertinence d'avoir un format desktop « intermédiaire ». 

Pourtant, la carte papier a encore de beaux jours devant elle : je travaille justement avec Delphine Papin, aujourd’hui rédactrice en chef chargée de l’innovation cartographique, sur un nouveau format qui s’intitule « Le Monde déplié » et arrive en kiosque à partir du premier octobre 2026. 
C’est un objet qui racontera la géopolitique autrement, en cartes et en BD. Pour la première fois, ce n’est pas la carte qui s’adapte au format, mais le format qui s’adapte à la carte.

Comment se compose le service infographie du Monde et quels profils y retrouve-t-on ?
F.F. Nous sommes environ une douzaine - dans le panorama actuel de la presse française, c’est beaucoup. Cela illustre le choix éditorial du journal de donner davantage de place à la cartographie et au visuel. 
Nous sommes tous titulaires de la carte de presse, mais quasiment aucun parmi nous n’a fait d'école de journalisme. Certains sont passés par un Master parcours Carthagéo, qui forme des cartographes qui travaillent ensuite pour l'IGN ou la SNCF. D’autres sont des illustrateurs sortis par exemple de l'école Estienne, qui délivre une formation précisément consacrée à l’illustration scientifique. 

On trouve aussi des profils de chercheurs, tels que le mien, issus de l’Institut français de géopolitique ou de Sciences Po. Notre rôle est de « penser » les cartes en amont, de trouver les angles et de les développer ; d’écrire l'article accompagnant les visuels. C’est un type d'écriture très particulier. Et avec le développement du numérique est apparu un nouveau métier dans l’équipe, celui de développeur, qui met tout cela en forme de manière fluide et agréable pour les lecteurs. 
Chaque grand format web ou grande double page du Monde se construit à la jonction de ces quatre métiers : chercheur, cartographe, illustrateur et développeur. 

Le service infographie du Monde au siège du journal, à Paris. LE MONDE

Francesca Fattori. JULIEN MUGUET

Existe-t-il une journée type ? 
F.F. À mes débuts en 2012, le moment fort de la journée, c'était le B.A.T. de 10h30 [le « Bon à Tirer », la maquette du journal dans sa version définitive] avant l’envoi en impression. Certains dans mon service arrivaient au journal à 7h30 pour préparer les infographies. Depuis, l'information en continu a tout chamboulé. En toile de fond, on a toujours une production constante pour des articles distillés au fil de la journée sur notre site. Y compris pour les « Live », donc du web ultra chaud. Nous conservons du temps pour les plus grands formats, qui nécessitent de la réflexion et un temps pour la recherche et l’écriture cartographique des données.

Votre temporalité est donc dictée par un flux continu d’actualité.
F.F. D’autant que nous sommes un service transverse : on travaille avec chaque service du journal, de l’international aux sports. Dans un flux d'actualité constant, nous devons servir toute la rédaction et toutes les temporalités, c'est un défi quotidien. Bien évidemment, nous travaillons davantage avec certains services avec lesquels une forte coopération s’est nouée au fil des ans. Je pense aux services international, Monde Afrique, sciences, économie… France aussi, notamment pour les élections. 

Quels sont les casse-têtes à résoudre que le lecteur ne soupçonne pas ? 
F.F. Les enjeux de sémiologie graphique. La couleur, la taille des pictogrammes… peuvent biaiser la lecture. Or notre but est d'informer, pas de guider le jugement du lecteur. Pour les cartes relatives aux parcours migratoires, qui sont indirects et tortueux, on évite par exemple les grandes flèches rouges rectilignes et épaisses. On évite la couleur rouge, qui connote le danger. 
Au-delà, les questionnements esthétiques sont nombreux. Notre but est de donner envie aux lecteurs de lire et de s'attarder. Sans soin, sans cohérence visuelle, le lecteur se lassera vite ou n’aura même pas envie de « rentrer dedans. »

La une du 11 avril 2022, au lendemain du premier tour de l'élection présidentielle.

La carte des résultats électoraux sur le site ou en kiosque le lendemain d'élections est un bon exemple d'un travail de fond commencé six mois en amont, où le service infographie et le service politique se mettent autour d'une table pour imaginer les cartes en fonction des enjeux émergeant au cours de la campagne. Il y a bien évidemment la question des couleurs à utiliser quand un nouveau parti émerge.

Les enjeux de frontières et de toponymie sont aussi très importants, surtout dans un moment où les contentieux se multiplient et où les pouvoirs s’arrogent le droit de renommer le monde, comme le fait Donald Trump.

La cartographie va-t-elle continuer à gagner en importance dans le journal ?
F.F. La cartographie se développe dans d’autres services du Monde, comme la vidéo ou les Décodeurs. Nous serons triplement sollicités d'ici à 2027. Nous entrons dans un cycle électoral fort avec en France des sénatoriales, des législatives, une présidentielle ; il y a les élections de mi-mandat aux États-Unis... Nous nous trouvons aussi dans un moment environnemental très fort et la crise climatique se comprend mieux avec des cartes. 
Enfin, il y a la géopolitique, avec ses à-coups imprévisibles, comme la guerre au Moyen-Orient, l’évolution de celle en Ukraine... 

On peut les raconter sans cartes. Mais jamais aussi bien qu’avec !

Propos recueillis par Maxime Robin

Mis à jour 29/09/2026