Sur le terrain
« La cartographie a dû conquérir sa place dans les pages du Monde »
Journaliste cartographe au Monde, Francesca Fattori revient pour IGN Mag sur la place grandissante prise par la cartographie dans les pages du quotidien, devenue au fil des ans un outil incontournable pour raconter l’actualité.
Publié le 29 septembre 2026
Dans son édition du 8 août 1945, Le Monde publie sa toute première carte : elle représente le plateau du Vercors.
F.F. Oui, une carte très simple, qui montrait l'environnement dans lequel avaient encore lieu des opérations militaires. Dès ses premiers mois d’existence, bien avant la photo ou le dessin de presse, Le Monde faisait de la cartographie. À l'époque - et pendant très longtemps - Le Monde était un journal de l'écrit. En noir et blanc, sans visuel, ni photo, ni dessin. Des unes très austères : il n'y avait vraiment que du texte !
Les visuels sont arrivés progressivement, d'abord dans les pages en noir et blanc. L’arrivée de la couleur a été progressive, parcellaire, cantonnée à certains lots de pages dans le journal. Mais la couleur a été notre première révolution cartographique, car on pouvait rendre plus lisibles des phénomènes bien plus complexes.
C’est dans ce cadre qu’a été imaginé votre reportage réalisé en mars dernier au Somaliland, cet « État qui n’existe pas » ?
F.F. C’était pour moi le maillon manquant... Faire du terrain.
Pour la première fois, le journal a fait le pari d'envoyer en reportage aux côtés du rédacteur non pas un photographe, mais une cartographe !
J'ai eu la chance d'être la première à réaliser ces « carnets cartographiques », que l'on espère davantage développer à l’avenir.
Les enjeux d’espace ont-ils encore un sens dans un monde dominé par le web ?
F.F. On pourrait dire qu’ils ont disparu et que grâce à Internet, on peut publier autant de cartes que l’on veut !
Cependant, c’est faux. On ne peut pas trop faire scroller le lecteur. À force, on le perd.
Et puis, la réalisation d’une carte prend du temps, et si leur production se multiplie, je pense que le danger est de tomber dans la carte illustrative qui perd la géographie.
Double page réalisée par le service infographie du Monde sur le conflit au Soudan publiée dans l'édition du 22 décembre 2025.
Reste que ces fameuses doubles pages qui font notre fierté, nous devons aujourd’hui les adapter… Là-dessus ! [Elle brandit son smartphone.] Bon courage !
Il n’y a pas d’autre choix que de redécouper la carte, le raisonnement, le récit, pour les amener de manière très simplifiée sur le téléphone.
L'enjeu pour nous, aujourd'hui, c'est ça. Proposer des formats à la fois pédagogiques, séduisants et visuellement agréables à des lecteurs sur smartphone inondés d'informations.
Il vous faut donc imaginer trois manières de lire une même carte : print, web et téléphone.
F.F. La majorité écrasante des visites sur le site se fait aujourd’hui via smartphone. On pourrait presque s'interroger sur la pertinence d'avoir un format desktop « intermédiaire ».
Comment se compose le service infographie du Monde et quels profils y retrouve-t-on ?
F.F. Nous sommes environ une douzaine - dans le panorama actuel de la presse française, c’est beaucoup. Cela illustre le choix éditorial du journal de donner davantage de place à la cartographie et au visuel.
Nous sommes tous titulaires de la carte de presse, mais quasiment aucun parmi nous n’a fait d'école de journalisme. Certains sont passés par un Master parcours Carthagéo, qui forme des cartographes qui travaillent ensuite pour l'IGN ou la SNCF. D’autres sont des illustrateurs sortis par exemple de l'école Estienne, qui délivre une formation précisément consacrée à l’illustration scientifique.
On trouve aussi des profils de chercheurs, tels que le mien, issus de l’Institut français de géopolitique ou de Sciences Po. Notre rôle est de « penser » les cartes en amont, de trouver les angles et de les développer ; d’écrire l'article accompagnant les visuels. C’est un type d'écriture très particulier. Et avec le développement du numérique est apparu un nouveau métier dans l’équipe, celui de développeur, qui met tout cela en forme de manière fluide et agréable pour les lecteurs.
Chaque grand format web ou grande double page du Monde se construit à la jonction de ces quatre métiers : chercheur, cartographe, illustrateur et développeur.
Le service infographie du Monde au siège du journal, à Paris. LE MONDE
Existe-t-il une journée type ?
F.F. À mes débuts en 2012, le moment fort de la journée, c'était le B.A.T. de 10h30 [le « Bon à Tirer », la maquette du journal dans sa version définitive] avant l’envoi en impression. Certains dans mon service arrivaient au journal à 7h30 pour préparer les infographies. Depuis, l'information en continu a tout chamboulé. En toile de fond, on a toujours une production constante pour des articles distillés au fil de la journée sur notre site. Y compris pour les « Live », donc du web ultra chaud. Nous conservons du temps pour les plus grands formats, qui nécessitent de la réflexion et un temps pour la recherche et l’écriture cartographique des données.
Votre temporalité est donc dictée par un flux continu d’actualité.
F.F. D’autant que nous sommes un service transverse : on travaille avec chaque service du journal, de l’international aux sports. Dans un flux d'actualité constant, nous devons servir toute la rédaction et toutes les temporalités, c'est un défi quotidien. Bien évidemment, nous travaillons davantage avec certains services avec lesquels une forte coopération s’est nouée au fil des ans. Je pense aux services international, Monde Afrique, sciences, économie… France aussi, notamment pour les élections.
La carte des résultats électoraux sur le site ou en kiosque le lendemain d'élections est un bon exemple d'un travail de fond commencé six mois en amont, où le service infographie et le service politique se mettent autour d'une table pour imaginer les cartes en fonction des enjeux émergeant au cours de la campagne. Il y a bien évidemment la question des couleurs à utiliser quand un nouveau parti émerge.
Les enjeux de frontières et de toponymie sont aussi très importants, surtout dans un moment où les contentieux se multiplient et où les pouvoirs s’arrogent le droit de renommer le monde, comme le fait Donald Trump.
Mis à jour 29/09/2026


