Balade en forêt

Forêts françaises : un équilibre fragilisé face aux crises

La mortalité des arbres a plus que doublé en dix ans dans les forêts françaises. Entre sécheresses, ravageurs et pathogènes exotiques, le diagnostic est préoccupant mais nuancé. Milène Gentils, cheffe du département Santé des forêts (DSF) au ministère de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, explique pourquoi la forêt change plus qu'elle ne décline, et comment l'accompagner face à l'accélération du changement climatique.

Publié le 15 septembre 2026

Dans quel état de santé se trouvent aujourd’hui les forêts françaises ?

M.G. : Le diagnostic est préoccupant, mais nuancé. Le plus frappant, c’est l’accélération de la mortalité des arbres, qui a plus que doublé en dix ans (+ 125 %, selon la dernière campagne 2025 de l’Inventaire forestier national). C’est aussi le dépérissement d’une part significative d’individus, observé dans de nombreux massifs français grâce à notre méthode d’observation DEPERIS. Ce phénomène se manifeste par la transformation du faciès des arbres : ils ont moins de feuilles, plus de branches mortes, les canopées sont donc plus clairsemées. Les microclimats forestiers (lumière, température, humidité) s’en trouvent modifiés et, par conséquent, les conditions de vie de tout le cortège faunistique et floristique qui vit dans la forêt. Néanmoins, malgré l’augmentation de la mortalité, on ne peut pas dire que les forêts françaises soient en déclin généralisé. Derrière les mortalités, un processus de renouvellement est à l’œuvre, avec une recolonisation progressive des espaces libérés. Une nouvelle forêt émerge, issue à la fois de dynamiques naturelles et des choix des gestionnaires forestiers.

Quelles sont les principales menaces qui pèsent sur les forêts françaises ?

M.G. : Les forêts françaises font face à trois dangers majeurs, qui expliquent l’essentiel des chiffres traduisant leur fragilisation ces dernières années. Le réchauffement climatique se traduit par des stress hydriques répétés. Sécheresses prolongées, vagues de chaleur et faibles précipitations affaiblissent les arbres et les rendent plus vulnérables aux attaques d’organismes nuisibles. Les épicéas, par exemple, ont subi des dépérissements massifs ces dernières années causés par les scolytes. Ces insectes endémiques ont proliféré du fait de l’allongement et de l’intensification des périodes de chaleur et les arbres affaiblis n’ont plus été capables de résister, provoquant l’épidémie que l’on connaît. La deuxième menace est au moins aussi préoccupante : avec la mondialisation des échanges, des organismes nuisibles exotiques (insectes, champignons ou autres parasites), inoffensifs dans leur milieu d’origine, peuvent devenir des ravageurs redoutables en Europe, où ils ne rencontrent ni prédateurs ni parasites naturels pour limiter leur expansion. La chalarose du frêne et l’encre du châtaignier, deux pathogènes importés et favorisés par l’évolution du climat sous nos latitudes, illustrent ce phénomène, provoquant par endroits l’effondrement de deux essences jusqu’alors dominantes en France. Ce sont surtout ces deux premières menaces qui concentrent les inquiétudes. Mais il y en a une troisième qui touche le renouvellement naturel et la reconstitution des forêts sinistrées : c’est la surabondance des populations d’ongulés (cerfs, chevreuils ou sangliers), qui empêche le développement des jeunes plants et semis et compromet la pérennité des écosystèmes.


Retrouvez cet article dans l'édition 2026 de l'Atlas « Cartographier l'anthropocène »

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Comment les arbres et les forêts résistent-ils à ces pressions ?

M.G. : Les forêts possèdent des capacités de résilience, c’est-à-dire la faculté d’absorber des perturbations et de retrouver un équilibre, même transformé. Cette résilience repose d’abord sur des mécanismes biologiques. Les arbres peuvent réduire, par exemple, leur quantité de feuilles, pour limiter les pertes en eau dues à l’évapotranspiration1 lors des épisodes de sécheresse. Certains individus, bien que dégradés en apparence, parviennent ainsi à survivre. La diversité génétique joue également un rôle clé. Au fil du temps, une sélection naturelle favorise les individus les mieux adaptés aux conditions du milieu. La main de l’homme joue aussi un rôle essentiel, grâce au choix d’espèces plus tolérantes à la sécheresse, à la diversification des essences, ou encore à la réduction progressive de la densité forestière en vue de restreindre la concurrence en eau. Toutefois, cette résilience présente des limites. Les cycles forestiers s’inscrivent sur des temps longs, souvent supérieurs à un siècle, alors que le changement climatique s’accélère. Les mécanismes d’adaptation risquent donc d’être dépassés par la vitesse des transformations climatiques en cours.

« Les forêts ne disparaissent pas, mais elles changent. L’un des enjeux est d’accompagner les transformations des écosystèmes forestiers, en intégrant les projections climatiques dans les choix sylvicoles et en favorisant la diversité, à tous les niveaux. »

Quelles actions prioritaires mettre en place pour protéger les forêts ?

M.G. : Du côté des gestionnaires forestiers, le principal défi consiste à accompagner les transitions en cours. Cela suppose d’intégrer les projections climatiques et les caractéristiques des sols pour sélectionner des essences mieux adaptées aux conditions futures. Le sylviculteur dispose de leviers concrets : diversifier les essences grâce à la régénération naturelle de la forêt et à la plantation d’espèces mieux adaptées à la sécheresse lors du renouvellement des parcelles, ménager des îlots en libre évolution qui servent de corridors écologiques et permettent d’observer les mécanismes naturels de réaction aux changements climatiques. Le meilleur gage de résilience reste la diversité – des essences, des modes de gestion, des structures de peuplements. Le concept de « forêt mosaïque » illustre cette approche : il s’agit d’alterner, à différentes échelles, des zones gérées de manière productive, des espaces laissés en libre évolution et des îlots expérimentaux – « les îlots d’avenir » –, où de nouvelles essences sont testées, afin d’évaluer leur résistance avant une éventuelle implantation plus large.

Face aux pathogènes, les dispositifs de surveillance du Département de la santé des forêts (DSF) permettent de détecter précocement les « organismes de quarantaine prioritaires », réglementés à l’échelle européenne, et d’intervenir rapidement, notamment par l’élimination des arbres contaminés, pour en limiter la propagation. Parmi les organismes les plus surveillés en forêt, le nématode du pin figure au premier rang de nos préoccupations. Ce pathogène, capable de tuer les pins et d’autres résineux, a déjà causé des dégâts considérables au Portugal et en Espagne. Il a été détecté pour la première fois en France, en novembre 2025, sur 17 arbres à Seignosse, dans les Landes, puis une seconde fois, à 2,3 kilomètres du premier foyer, quelques semaines plus tard. Un plan national d’intervention sanitaire d’urgence est immédiatement entré en application : délimitation d’une zone de 20 kilomètres avec mesures de destruction, restrictions strictes sur le mouvement des bois.

Autre menace étroitement surveillée : le flétrissement américain du chêne. Ce champignon, qui serait dévastateur sur les chênes européens, n’a pas encore pénétré notre territoire, mais pourrait y être introduit via le commerce de bois en provenance d’Amérique. Des prélèvements réguliers sont effectués sur des chênes présentant des symptômes suspects pour s’assurer qu’il n’est pas déjà là. Ces vingt dernières années, ce sont en moyenne 420 espèces exotiques nouvelles qui se sont établies chaque année en Europe, toutes ne sont pas pathogènes, mais la pression ne faiblit pas.

1 Émission de vapeur d’eau dans l’atmosphère depuis le sol et la surface des végétaux

Contributrice : Milène Gentils,
Cheffe du Département de la santé des forêts (DSF)

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Nématode du pin : deux premiers foyers français sous haute surveillance

Deux premiers foyers français sous haute surveillance Crédits : Atelier de cartographie thématique de l’IGN

À la suite de la détection d’un premier foyer de nématode du pin en novembre 2025 sur la commune de Seignosse, les équipes de l’IGN se sont engagées en urgence pour réaliser des acquisitions de photographies aériennes sur une zone de 20 km de rayon autour du foyer. Ces images en infrarouge couleur ont permis de rapidement identifier et localiser les zones de résineux morts ou dépérissant, afin de cibler précisément les opérations d’investigation de terrain, en étroite collaboration avec le Département de la Santé des Forêts (DSF) et de tous les acteurs impliqués (Préfecture, ONF, CNPF…).

Lieu : Landes, Pyrénées-Atlantiques
Dates : 2025-2026
Sources : Préfecture de Nouvelle-Aquitaine / IGN - ADMIN EXPRESS, Photographies aériennes (2024-2025-2026)
Crédits : Atelier de cartographie thématique de l’IGN

Mis à jour 15/09/2026