Vu du ciel
Patrimoine photo : quand l’IGN raconte la France vue du ciel
Les 19 et 20 septembre, les Journées européennes du patrimoine mettent à l'honneur la photographie dont on célèbre cette année le bicentenaire. L’IGN produit justement une couverture photographique exhaustive et systématique du territoire français. À la clef, un fonds exceptionnel et accessible à tous.
Publié le 18 septembre 2026
Que de chemin parcouru !
Alors que l’on célèbre cette année le bicentenaire de la toute première photographie, l’IGN prend chaque année des milliers de photos aériennes pour renouveler, tous les trois ans, la couverture intégrale de la France.
Sans en être conscient au départ, l’Institut a constitué en presque quatre-vingt-dix ans un patrimoine photographique absolument unique. Une véritable machine à remonter le temps qu’il conserve précieusement dans ses coffres.
Une histoire faite de femmes et d’hommes obstinés, de forteresses volantes, de montgolfières et de milliards de pixels… le tout arrosé d’un soupçon de vinaigre !
(En photo, l'un des quatre "Potez 540" hérités du Service Géographique de l'Armée au 1er juillet 1940.)
Les trésors de Villefranche
En 2016, le fonds photographique a déménagé de Saint-Mandé (94) à Villefranche-sur-Cher (41), dans un bâtiment spécialement réaménagé.
La caverne d’Ali Baba de Villefranche, ce sont 9 km de rayonnages et 400 tonnes de documents, dont 250 tonnes de négatifs sur plaques de verre, conservés dans des conditions de température (18 °C) et d’hygrométrie adaptées.
La mémoire photographique du territoire, en version physique, représente « 7 millions de clichés argentiques, sur plaques de verre, films souples ou papier. À cela s’ajoutent quelque 3,5 millions de photographies nativement numériques. Soit plus de 10 millions de photos conservées par l’IGN », selon Didier Blaquière, chef adjoint du service de la valorisation des référentiels et du patrimoine. Bigre !
(En photo, le dédale de photos aériennes sur films ou plaques de verre dans les anciens sous-sols de la Photothèque nationale de Saint-Mandé.)
La plus vieille photo aérienne stockée à Villefranche précède de trois ans l’inauguration de la tour Eiffel.
On la doit à Félix Tournachon, plus connu sous son pseudonyme de Nadar.
L'illustre inventeur eut l’idée d’embarquer un appareil photographique au-dessus de Paris à bord d’un des ballons de sa fabrication, et d’inventer ainsi la photographie aérienne. C’était en 1858.
Personne ne détient ce cliché disparu… Mais l’IGN possède un contretype d'un autre de ces clichés signés Nadar (ci-contre). Daté de 1886, il immortalise les environs de Bellême, dans l’Orne.
L’IGN a par ailleurs hérité de 35 000 clichés aériens obliques provenant de diverses collections, dont les plus anciens datent de 1919.
Parmi toutes ces pépites, cette image du 28 juin 1919 prise au-dessus du château de Versailles, le jour de la signature du fameux Traité.
L’IGN conserve bien entendu les photos de ses missions à l’étranger.
« Comme celle du temple d’Abou Simbel prise du ciel ou du sol à la demande de l’UNESCO, dans sa position originelle avant son déplacement sur le haut-plateau nubien, en 1964, avant la mise en eaux du barrage d’Assouan », précise l’ancien directeur adjoint de la communication Bernard Bèzes.
Des avions et des hommes : l’ère des B-17
À partir de 1947, l’Institut achète pour une bouchée de pain aux États-Unis des bombardiers B-17 d’occasion et se constitue une flotte de quatorze « forteresses volantes ».
Conçus pour bombarder des territoires jusqu’à les rendre méconnaissables, ces B-17, entièrement rénovés par l’IGN, auront désormais une mission autrement plus pacifique : les photographier.
« C’étaient des temps héroïques ! », se souvient Bernard Bèzes avec une pensée pour les 18 agents morts en exercice en seulement cinq ans (entre 1947 et 1951).
Les B-17 totaliseront plus de 50 000 heures de vol jusqu’à leur mise à la retraite, en 1990.
Ci-contre en haut, la coupe d'un B-17 de l'armée américaine à usage militaire ; en bas, un B-17 rénové par l'IGN pour la prise de vue aérienne avec son équipage complet : pilote, copilote, navigateur, radio et mécanicien, auxquels s’ajoutent le photographe et, bien sûr, les magasins de pellicules. Dans les airs, chacun a son rôle pour que les prises de vue puissent s’enchaîner avec précision.
Les températures dans les avions non pressurisés de l’époque pouvaient descendre en dessous de -20 °C.
Le photographe recevant les ordres du navigateur par interphone est équipé d’un masque à oxygène.
Devant lui, les deux magasins abritent des plaques photographiques. Pesant une cinquantaine de kilos, ils se manipulent à l'aide d'un treuil.
La photo aérienne aujourd’hui
Pour cartographier la France, la photographie aérienne reste aujourd’hui l’une des principales sources d’information, sa résolution inégalée pouvant atteindre 5 cm par pixel.
Bien sûr, les sources de données pour observer le territoire se sont diversifiées. Les images satellites, notamment, offrent une fréquence d’acquisition particulièrement intéressante. Mais, captées à quelque 800 kilomètres du sol, elles présentent une précision moindre. Loin de rendre les photographies aériennes obsolètes, elles les complètent.
Chaque année, l’IGN photographie ainsi environ un tiers du territoire, afin d’en renouveler continuellement la couverture complète.
Les valeureux mais gourmands B-17 ont cédé leur place à des avions plus économes et plus discrets. Les équipages opèrent à bord d’avions commerciaux transformés : deux Beechcraft 200T et un Beechcraft 250GT.
Les caméras numériques ont supplanté les argentiques au tournant du siècle. Elles sont parfois complétées lors des missions par des capteurs LiDAR.
L’entretien des Beechcraft demeure une compétence historique de l’IGN. « Nous sommes dix personnes : des mécaniciens, des électriciens, des chaudronniers, un magasinier et deux responsables », détaille Vivien Cuvinot, adjoint au département de la maintenance aéronautique à l’aéroport de Beauvais, où réside la flotte. L’autonomie des Beechcraft est suffisante pour atteindre n’importe quel point du territoire métropolitain dans un délai raisonnable.
(En photo, le Beechcraft B250 GT, dernière acquisition de l'IGN, a rejoint en 2025 la flotte de l’IGN à la base de Beauvais-Tillé.)
Peut-on photographier la France depuis le ciel toute l’année ?
Négatif ! Uniquement durant les beaux jours. La photographie aérienne est tributaire de l’ensoleillement : le soleil doit être à plus de 30° au-dessus de l’horizon, sans quoi les ombres portées gênent la lisibilité des images. En hiver, il est tout simplement trop bas. En France, la saison des prises de vue s’étend donc généralement du 15 mai au 15 septembre, et peut se prolonger jusqu’au 15 octobre dans les meilleures conditions.
En dehors de cette période, les avions peuvent toutefois décoller pour des missions spéciales, par exemple lors d’inondations exceptionnelles, ou pour photographier des objets devenus invisibles en été sous le couvert végétal, comme certaines cabanes forestières ou des sentiers.
Pour établir le plan de vol, plusieurs paramètres sont à prendre en compte : la zone à couvrir, bien sûr, mais aussi l’échelle finale du cliché et l’altitude de vol. « Sur terrain plat, explique Michel Gabrielli, ancien chef du service planification, le calcul est facile. En revanche, au-dessus des reliefs accidentés, comme dans les Alpes ou les Pyrénées, il faut systématiquement ajuster l’altitude de l’avion en fonction de celle du sol. Cela nécessite plusieurs passages successifs pour couvrir une même bande. »
(En photo, une agente de l'IGN à l'intérieur d'un Beechcraft sur la base aérienne de Creil, en 2010.)
Mis à jour 24/09/2026




