Vu du ciel

Patrimoine photo : quand l’IGN raconte la France vue du ciel

Les 19 et 20 septembre, les Journées européennes du patrimoine mettent à l'honneur la photographie dont on célèbre cette année le bicentenaire. L’IGN produit justement une couverture photographique exhaustive et systématique du territoire français. À la clef, un fonds exceptionnel et accessible à tous.

Publié le 18 septembre 2026

Que de chemin parcouru !  

Alors que l’on célèbre cette année le bicentenaire de la toute première photographie, l’IGN prend chaque année des milliers de photos aériennes pour renouveler, tous les trois ans, la couverture intégrale de la France.

Sans en être conscient au départ, l’Institut a constitué en presque quatre-vingt-dix ans un patrimoine photographique absolument unique. Une véritable machine à remonter le temps qu’il conserve précieusement dans ses coffres.

Une histoire faite de femmes et d’hommes obstinés, de forteresses volantes, de montgolfières et de milliards de pixels… le tout arrosé d’un soupçon de vinaigre !

(En photo, l'un des quatre "Potez 540" hérités du Service Géographique de l'Armée au 1er juillet 1940.)

Un patrimoine photographique unique

L’État a toujours eu de bonnes raisons de photographier le sol : visualiser l’étendue de son territoire, faire la guerre, reconstruire, aménager ; ou, plus récemment, mesurer l’évolution des forêts, suivre l’évolution du trait de côte ou encore le processus d’urbanisation… 

Avant les années 1930, les topographes parcouraient le terrain et dessinaient la carte au fur et à mesure, à l’aide d’une planchette à trépied. Avec cette technique, il fallait un siècle pour réaliser la carte complète de la France.

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Les progrès de l’aviation et le recours à la photogrammétrie allaient bientôt épargner aux agents de l’État bien des galères et des coups de pédale. Mise au point après la Première Guerre mondiale, la photogrammétrie consiste à prendre, en vol horizontal, une série de clichés verticaux du terrain, en veillant à ce que deux photographies successives se recouvrent sur une même portion de territoire pour en couvrir l’intégralité. 

L’avion permet de changer d’échelle. Ce qui demandait un siècle prendrait désormais quelques années : la première photographie complète du territoire, entreprise après la Libération, fut achevée en 1953.

De missions en missions, ces prises de vue ont constitué un patrimoine photographique totalement unique : un portrait fidèle du territoire, génération après génération. 

L’IGN a tout conservé.

 

Les trésors de Villefranche

En 2016, le fonds photographique a déménagé de Saint-Mandé (94) à Villefranche-sur-Cher (41), dans un bâtiment spécialement réaménagé. 

La caverne d’Ali Baba de Villefranche, ce sont 9 km de rayonnages et 400 tonnes de documents, dont 250 tonnes de négatifs sur plaques de verre, conservés dans des conditions de température (18 °C) et d’hygrométrie adaptées. 

La mémoire photographique du territoire, en version physique, représente « 7 millions de clichés argentiques, sur plaques de verre, films souples ou papier. À cela s’ajoutent quelque 3,5 millions de photographies nativement numériques. Soit plus de 10 millions de photos conservées par l’IGN », selon Didier Blaquière, chef adjoint du service de la valorisation des référentiels et du patrimoine. Bigre !

(En photo, le dédale de photos aériennes sur films ou plaques de verre dans les anciens sous-sols de la Photothèque nationale de Saint-Mandé.)

Ballons normands et statues égyptiennes

La plus vieille photo aérienne stockée à Villefranche précède de trois ans l’inauguration de la tour Eiffel.

On la doit à Félix Tournachon, plus connu sous son pseudonyme de Nadar. 

L'illustre inventeur eut l’idée d’embarquer un appareil photographique au-dessus de Paris à bord d’un des ballons de sa fabrication, et d’inventer ainsi la photographie aérienne. C’était en 1858. 

Personne ne détient ce cliché disparu… Mais l’IGN possède un contretype d'un autre de ces clichés signés Nadar (ci-contre). Daté de 1886, il immortalise les environs de Bellême, dans l’Orne.

L’IGN a par ailleurs hérité de 35 000 clichés aériens obliques provenant de diverses collections, dont les plus anciens datent de 1919. 

Parmi toutes ces pépites, cette image du 28 juin 1919 prise au-dessus du château de Versailles, le jour de la signature du fameux Traité. 

L’IGN conserve bien entendu les photos de ses missions à l’étranger. 

« Comme celle du temple d’Abou Simbel prise du ciel ou du sol à la demande de l’UNESCO, dans sa position originelle avant son déplacement sur le haut-plateau nubien, en 1964, avant la mise en eaux du barrage d’Assouan », précise l’ancien directeur adjoint de la communication Bernard Bèzes.

Des avions et des hommes : l’ère des B-17

À partir de 1947, l’Institut achète pour une bouchée de pain aux États-Unis des bombardiers B-17 d’occasion et se constitue une flotte de quatorze « forteresses volantes ». 

Conçus pour bombarder des territoires jusqu’à les rendre méconnaissables, ces B-17, entièrement rénovés par l’IGN, auront désormais une mission autrement plus pacifique : les photographier. 

« C’étaient des temps héroïques ! », se souvient Bernard Bèzes avec une pensée pour les 18 agents morts en exercice en seulement cinq ans (entre 1947 et 1951). 

Les B-17 totaliseront plus de 50 000 heures de vol jusqu’à leur mise à la retraite, en 1990.

Ci-contre en haut, la coupe d'un B-17 de l'armée américaine à usage militaire ; en bas, un B-17 rénové par l'IGN pour la prise de vue aérienne avec son équipage complet : pilote, copilote, navigateur, radio et mécanicien, auxquels s’ajoutent le photographe et, bien sûr, les magasins de pellicules. Dans les airs, chacun a son rôle pour que les prises de vue puissent s’enchaîner avec précision.

Les températures dans les avions non pressurisés de l’époque pouvaient descendre en dessous de -20 °C. 

Le photographe recevant les ordres du navigateur par interphone est équipé d’un masque à oxygène. 

Devant lui, les deux magasins abritent des plaques photographiques. Pesant une cinquantaine de kilos, ils se manipulent à l'aide d'un treuil.

La flotte compte aussi quelques vedettes de cinéma, qui ont notamment participé aux tournages du Docteur Folamour (en 1963) et de La Grande Vadrouille (1966). 

Mais avec une consommation de 800 à 1 000 litres d’essence à l’heure, l’usage des B-17 ne rimait pas vraiment avec sobriété. Le premier choc pétrolier de 1973 marquera le début de leur fin. « Leur usage était devenu prohibitif, raconte Alain Reynes, ancien directeur adjoint de la base de Creil. Mille litres à l’heure, c’était plus que trop ! » 

La nature de leur carburant (de l’essence, alors que la plupart des avions civils carburent au kérosène) constituait un handicap supplémentaire : « on ne pouvait même plus ravitailler, car les réserves d’essence sur les aéroports, quand elles existaient, étaient destinées à une clientèle de petits avions… » 

Comme un symbole, un B-17 de l’IGN participe en 1989 au tournage d'un énième film, Memphis Belle, et se crashe au décollage. L’appareil est entièrement détruit. Par miracle, équipage, cinéastes et personnel complémentaire de bord s’en sortent, à quelques égratignures et deux fractures près.

La photo aérienne aujourd’hui 

Pour cartographier la France, la photographie aérienne reste aujourd’hui l’une des principales sources d’information, sa résolution inégalée pouvant atteindre 5 cm par pixel.

Bien sûr, les sources de données pour observer le territoire se sont diversifiées. Les images satellites, notamment, offrent une fréquence d’acquisition particulièrement intéressante. Mais, captées à quelque 800 kilomètres du sol, elles présentent une précision moindre. Loin de rendre les photographies aériennes obsolètes, elles les complètent.

Chaque année, l’IGN photographie ainsi environ un tiers du territoire, afin d’en renouveler continuellement la couverture complète.

Les valeureux mais gourmands B-17 ont cédé leur place à des avions plus économes et plus discrets. Les équipages opèrent à bord d’avions commerciaux transformés : deux Beechcraft 200T et un Beechcraft 250GT. 

Les caméras numériques ont supplanté les argentiques au tournant du siècle. Elles sont parfois complétées lors des missions par des capteurs LiDAR. 

L’entretien des Beechcraft demeure une compétence historique de l’IGN. « Nous sommes dix personnes : des mécaniciens, des électriciens, des chaudronniers, un magasinier et deux responsables », détaille Vivien Cuvinot, adjoint au département de la maintenance aéronautique à l’aéroport de Beauvais, où réside la flotte. L’autonomie des Beechcraft est suffisante pour atteindre n’importe quel point du territoire métropolitain dans un délai raisonnable.

(En photo, le Beechcraft B250 GT, dernière acquisition de l'IGN, a rejoint en 2025 la flotte de l’IGN à la base de Beauvais-Tillé.)

Peut-on photographier la France depuis le ciel toute l’année ?

Négatif ! Uniquement durant les beaux jours. La photographie aérienne est tributaire de l’ensoleillement : le soleil doit être à plus de 30° au-dessus de l’horizon, sans quoi les ombres portées gênent la lisibilité des images. En hiver, il est tout simplement trop bas. En France, la saison des prises de vue s’étend donc généralement du 15 mai au 15 septembre, et peut se prolonger jusqu’au 15 octobre dans les meilleures conditions.

En dehors de cette période, les avions peuvent toutefois décoller pour des missions spéciales, par exemple lors d’inondations exceptionnelles, ou pour photographier des objets devenus invisibles en été sous le couvert végétal, comme certaines cabanes forestières ou des sentiers.

Pour établir le plan de vol, plusieurs paramètres sont à prendre en compte : la zone à couvrir, bien sûr, mais aussi l’échelle finale du cliché et l’altitude de vol. « Sur terrain plat, explique Michel Gabrielli, ancien chef du service planification, le calcul est facile. En revanche, au-dessus des reliefs accidentés, comme dans les Alpes ou les Pyrénées, il faut systématiquement ajuster l’altitude de l’avion en fonction de celle du sol. Cela nécessite plusieurs passages successifs pour couvrir une même bande. »

(En photo, une agente de l'IGN à l'intérieur d'un Beechcraft sur la base aérienne de Creil, en 2010.)

Numériser pour éviter que le patrimoine ne tourne au vinaigre 

Depuis que ses avions sillonnent le ciel, l’IGN a forcément photographié plusieurs fois l’endroit où vous habitez. Smartphone à la main, vous pouvez désormais remonter le temps et découvrir votre village, votre quartier ou votre rue tels qu’ils étaient dans les années 1950.

Et ça, c’est un peu grâce au vinaigre. Ou plutôt au « syndrome du vinaigre », une altération qui menace les films photographiques sur support en acétate de cellulose utilisés par l’IGN jusqu’au début des années 1980. Avec le temps, ces films se dégradent et dégagent une odeur caractéristique - de vinaigre, vous avez deviné.

« Les effets ne se limitent pas à l’odeur : ils engendrent des changements dimensionnels, une fragilisation, des cristaux, des bulles ou des canaux et des déformations. La chaleur et une humidité relative élevée accélèrent le phénomène », analyse la référente experte de la consultation patrimoniale et de son évolution Fanny Clauzel.

Que ce soit la duplication argentique ou le traitement chimique des films pour ralentir les altérations, les solutions traditionnelles de sauvegarde des photographies étaient impossibles à mettre en œuvre à l’échelle industrielle. 

À partir de 2005, l’IGN a donc engagé une vaste campagne de numérisation de l'ensemble de la Photothèque, à la fois pour sauvegarder ce patrimoine exceptionnel et pour en faciliter l’accès au plus grand nombre.

Remonter le Temps

Envie de voir à quoi ressemblait votre quartier, votre village ou votre maison il y a plusieurs décennies ? Les anciennes photographies aériennes de l’IGN sont accessibles depuis votre smartphone, notamment via l’application Cartes IGN. La numérisation de l’ensemble du patrimoine photographique prend du temps, mais l’offre est déjà considérable. 

« Sur le site Remonter le Temps, l’IGN propose en visualisation et/ou en téléchargement 35 000 clichés obliques, environ 4,5 millions de photographies anciennes, dont des infrarouges, ainsi que 150 000 cartes anciennes. Chaque mois, de nouvelles données sont proposées : ces chiffres sont donc en constante évolution », explique le responsable du projet Romain Vialle. 

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De multiples usages dont la gestion de crise

Les photographies aériennes sont toujours à la base de la mise à jour cartographique : elles font vivre nos cartes. 

Encore aujourd’hui, elles constituent la brique de base de nombreux produits de l’IGN : cartes papier, modèles numériques de terrain, suivi des évolutions urbaines, mise à jour du parcellaire cadastral… La photographie aérienne n’est pas seulement un patrimoine à préserver, mais aussi un outil indispensable pour comprendre le territoire, observer ses évolutions rapides sous le joug du changement climatique, affronter les défis actuels et anticiper ceux de demain. 

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Après la tempête Alex, en octobre 2020, l’IGN a réalisé plus de 2 000 photographies aériennes - dont celles de la vallée de la Vésubie, dans les Alpes-Maritimes, avec une précision de 5 à 15 cm, afin d’évaluer les dégâts et d’accompagner la reconstruction. 

Cette vocation de photographier l'urgence ne date pas d’hier. Les archives de l’IGN recèlent ainsi des pépites, comme la mission spéciale réalisée en décembre 1959 au-dessus de la région de Fréjus et du barrage de Malpasset, quelques jours après sa rupture. 

« L’IGN intervenait déjà à cette époque pour cartographier les zones sinistrées en cas d’accident, comme nous l’avons fait lors du crash de l’avion de Germanwings dans le sud de la France, en 2015, avec des clichés à 5 cm de résolution », se souvient Bernard Bèzes.

Le patrimoine photo de l’IGN en dates

  • 1919 Premières photographies aériennes réalisées par le Service géographique des armées (SGA), l’ancêtre militaire de l’IGN.
  • 1947 Lancement d’un programme photographique de très grande ampleur après-guerre. Chargé de produire de nouvelles cartes de France, d’Afrique du Nord et d’outre-mer, l’IGN doit photographier quelque 10 millions de km².
  • 1953 Achèvement de la couverture photographique aérienne du territoire national et lancement du programme de la première carte de France au 1:25 000.
  • 1999 Pour la première fois, les traditionnelles chambres de prise de vue photographiques cèdent la place à un prototype de caméra numérique couleur, la CAM-V1, mis au point par les équipes de recherche de l’IGN. Les derniers films argentiques seront développés en 2005, avant le basculement définitif vers la prise de vue numérique.
  • 2016 Les archives photographiques déménagent de Saint-Mandé (94) à Villefranche-sur-Cher (41), dans un bâtiment spécialement aménagé pour leur conservation. Le patrimoine commence alors à être largement mis à la disposition du grand public, notamment grâce au site Remonter le Temps, lancé cette même année et qui figure depuis parmi les services en ligne IGN les plus appréciés du public.
  • 2025 Venu tout droit des États-Unis, un nouvel avion rejoint la flotte de l’IGN à Beauvais : un Beechcraft 250 GT, transformé pour répondre aux besoins spécifiques de l’Institut. Capable d’accueillir des capteurs de haute précision (photos, Lidar ou autre), il constitue un renfort de taille pour continuer à observer la France et ses évolutions depuis le ciel.

Maxime Robin

Mis à jour 24/09/2026