Sur le terrain
« Le paysage est toujours un objet politique en plus d’être une expérience esthétique »
Directrice scientifique de la 37e édition du Festival international de géographie, Léa Sallenave décrypte les enjeux du paysage, thématique 2026 du festival.
Publié le 01 octobre 2026
Temps de lecture : 10 minutes
Le paysage n’est-il qu’une construction de l’esprit ?
L.S. Le paysage est un milieu vivant, résultant d’une combinaison de facteurs naturels et sociaux, mais qui existe dans le regard, les sensations, les impressions, les paroles, les représentations, les imaginaires d’individus et de collectifs. Il est en effet une construction sociale, historiquement située, ce qui permet de questionner l’idée de paysage « naturel ». Il est construit par des choix politiques, des choix de société. On définit toujours le paysage depuis un point de vue situé et un contexte précis. Ainsi, le sens et la valeur accordés aux paysages fluctuent. Alors bien évidemment, ce sens accordé au paysage, qui se nourrit aussi de représentations et d’imaginaires, repose sur des éléments matériels, bien concrets, que sont les territoires de vie.
L’étude du paysage est-elle affaire de géographes ?
L.S. L’étude du paysage n’est pas que l’affaire de géographes, même si le paysage a été et demeure un objet d’analyse privilégié des géographes. C’est un objet transversal qui décloisonne et vient casser la logique des savoirs disciplinaires étanches les uns aux autres. Le paysage, pensé aussi comme projet commun d’habitabilité du monde, nécessite des connaissances issues par exemple de la géomorphologie, de l’ethnobotanique, des techniques végétales et des sciences sociales. L’analyser en tant que géographe, c’est mettre l’accent sur les discours et les représentations du paysage de différents acteurs d’en comprendre le sens et les enjeux spatiaux à différentes échelles.
Cette notion de paysage s’est beaucoup développée avec le tourisme au XIXe siècle puis avec le ministère chargé de l’écologie dans les années 1970. Mais aujourd’hui, qui décrète qu’un territoire est un paysage ?
L.S. Vous faites référence à des acteurs suffisamment audibles et socialement légitimés pour trier ce qui relèverait du paysage, sous-entendu le « vrai », le « beau » paysage, à défendre, et ce qui ne pourrait pas y prétendre. Votre question ouvre sur la dimension politique inhérente au paysage : quels sont les acteurs en position de dire ce qu’est le paysage ? Qui sont les acteurs les plus légitimés pour l’exprimer ? Qui sont les invisibilisés et les inaudibles dont les paysages n’entrent pas dans les canons en vigueur ? De plus, si l’on considère que le paysage est avant tout relationnel, qu’il traduit une relation construite avec un territoire de vie, alors le paysage est potentiellement partout, il est donc également banal, quotidien, ordinaire. C’est le sociologue Pierre Sansot qui parle à la fin des années 1980 de « l’esthétique des paysages ordinaires ». Le paysage ne se réduit pas au paysage dit « naturel » ou remarquable ou labellisé. Il peut être aussi banal.
Tout aménagement urbain se voit opposer la notion de paysage : éoliennes, usines, entrepôts, autoroutes, ligne de chemin de fer à grande vitesse, fermes solaires, retenues d’eau, etc. Qu’est-ce que cela révèle ?
L.S. Opposer pas nécessairement. Le projet de paysage peut en effet consister à vouloir ménager, à révéler et mettre en lumière les qualités du milieu existant, à ne pas intervenir ou intervenir à la marge. La prise en compte du paysage dans l’aménagement urbain existe fort heureusement. Mais il est vrai que le paysage n’est ni systématiquement, ni suffisamment convoqué en matière d’aménagement. Il ne faudrait pas voir le paysage comme un prétexte brandi contre l’aménagement. Les parcs paysagers urbains sont bien des aménagements. Natacha Guillaumont explique bien ces tensions. Elle écrit : « les paysagistes sont vus comme bétonneurs des espaces naturels par les environnementalistes, ou trop planteurs d’arbres par les architectes et urbanistes, empêcheurs de tourner en rond avec leurs racines et continuité des sols ». Ce qui est intéressant, c’est d’analyser comment et par qui, il est revendiqué, utilisé, avec quels arguments, par exemple dans une controverse spatiale, ou une lutte territoriale.
Mis à jour 05/10/2026



