Sur le terrain

« Le paysage est toujours un objet politique en plus d’être une expérience esthétique »

Directrice scientifique de la 37e édition du Festival international de géographie, Léa Sallenave décrypte les enjeux du paysage, thématique 2026 du festival.

Publié le 01 octobre 2026

Temps de lecture : 10 minutes

Qu’est-ce qu’un paysage ?
LÉA SALLENAVE. Prenons la définition de la Convention européenne du paysage datant de 2000, car elle fait plutôt consensus en contexte européen. Dans ce texte, « "Paysage" désigne une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations ». Pour l’équipe de Didactique du paysage, portée par Anne Sgard et Natacha Guillaumont et dans laquelle je travaille, le « telle que perçue » de cette définition est central. C’est-à-dire que le paysage est à comprendre comme une relation personnelle et située, que chaque individu construit avec son cadre de vie, avec son territoire ou les territoires habités, traversés, expérienciés. Cette relation est intime mais elle est aussi collective, partagée avec d’autres, chargée de sens et de valeurs, expliquant que les paysages altérés, modifiés, aménagés peuvent donner des envies de mobilisation, d’engagement citoyen pour leur préservation.

Le paysage n’est-il qu’une construction de l’esprit ?
L.S. Le paysage est un milieu vivant, résultant d’une combinaison de facteurs naturels et sociaux, mais qui existe dans le regard, les sensations, les impressions, les paroles, les représentations, les imaginaires d’individus et de collectifs. Il est en effet une construction sociale, historiquement située, ce qui permet de questionner l’idée de paysage « naturel ». Il est construit par des choix politiques, des choix de société. On définit toujours le paysage depuis un point de vue situé et un contexte précis. Ainsi, le sens et la valeur accordés aux paysages fluctuent. Alors bien évidemment, ce sens accordé au paysage, qui se nourrit aussi de représentations et d’imaginaires, repose sur des éléments matériels, bien concrets, que sont les territoires de vie.

 

Vous êtes agrégée d’histoire. Pourquoi avoir basculé vers la géographie et comment en êtes-vous arrivée à travailler sur le sujet du paysage ?
L.S. Après un Master en histoire, j’ai en effet enseigné dans le secondaire l’histoire et la géographie durant 5 ans. J’ai poursuivi en doctorat de géographie, puis en post-doctorat, avant de devenir maitresse de conférences à l’Université de Lyon puis professeure assistante à l’Université de Genève.
En ce qui me concerne, c’est moins une bascule entre ces deux disciplines qu’un cheminement bras dessus bras dessous. La géographie, comprise comme une science sociale, offre des outils pour contextualiser, interroger et analyser les multiples manières qu’ont les sociétés et les individus de faire avec l’espace. Les géographes ne peuvent pas se passer de l’épaisseur historique pour contextualiser leurs objets d’étude.
Quant au choix de la recherche sur le paysage, il doit beaucoup à ma directrice de thèse, la géographe Anne Sgard, qui est l’une des grandes spécialistes du paysage. Avec elle, j’ai compris que le paysage était toujours un levier, un objet et un enjeu très politiques en plus d’être une expérience, en particulier esthétique. Elle m’a permis de rejoindre son équipe de recherche en didactique du paysage, une équipe composée majoritairement de géographes et d’architectes-paysagistes. Je ne suis pas paysagiste, mais j’ai beaucoup appris à leur contact lors d’observations et d’enquêtes en école du paysage.

Et qu’est-ce que la didactique du paysage ? Peut-on apprendre à lire un paysage comme on apprend à lire une carte ?
L.S. C’est l’analyse méthodique et critique des manières d’enseigner et d’apprendre le paysage. On peut par exemple chercher à comprendre comment les enseignants et enseignantes de géographie du collège travaillent le paysage avec leurs élèves, et comment les élèves le comprennent.
L’expression « lire le paysage » donne l’impression qu’un rapide coup d’œil suffit à comprendre les enjeux multiples du paysage. Alors que saisir ces enjeux implique de sortir des murs de la classe pour observer attentivement, in situ, pour décrire, faire état de ses impressions, ses étonnements et émotions, rencontrer des acteurs du paysage. Conduire une enquête sur le paysage implique des allers-retours entre salle de classe et extérieur pour collecter des indices, vérifier des hypothèses, dessiner, identifier des acteurs, croiser des temporalités... Le terme lecture est piégeux car il tend à enfermer le paysage dans une pratique quasi mécanique et surtout exclusive, qui consisterait à « juste » regarder en classe des photographies de paysage et à en décrire les plans successifs. Or, c’est se priver de l’expérience sensible du paysage, apportée par les sens. De plus, souvent lorsqu’il est demandé à des élèves ou à des étudiants de lire, se cache déjà l’idée d’interpréter. Et interpréter implique d’outiller les apprenants en amont (avec des concepts, des outils, des méthodes, des démarches…).
Une chose est sûre : on n’apprend pas de la même manière à lire des cartes et à « lire » un paysage, même si ces deux savoir-faire se complètent. Et j’ajouterai que savoir lire une carte ne garantit pas que l’on saura quoi faire sur le terrain, une fois immergé dans le paysage.

L’étude du paysage est-elle affaire de géographes ?
L.S. L’étude du paysage n’est pas que l’affaire de géographes, même si le paysage a été et demeure un objet d’analyse privilégié des géographes. C’est un objet transversal qui décloisonne et vient casser la logique des savoirs disciplinaires étanches les uns aux autres. Le paysage, pensé aussi comme projet commun d’habitabilité du monde, nécessite des connaissances issues par exemple de la géomorphologie, de l’ethnobotanique, des techniques végétales et des sciences sociales. L’analyser en tant que géographe, c’est mettre l’accent sur les discours et les représentations du paysage de différents acteurs d’en comprendre le sens et les enjeux spatiaux à différentes échelles.

Le paysage est souvent perçu comme une notion subjective, liée à l’émotion ou à l’esthétique. Comment l’abordez-vous scientifiquement ? 
L.S. Le paysage est lié au sensible, aux sens, aux émotions, et notamment à l’émotion esthétique. On peut rigoureusement et méthodiquement, à l’aide de protocoles précis, étudier les émotions, les représentations, les subjectivités, les imaginaires et les valeurs qu’il véhicule. On peut par exemple collecter et analyser les mots, les expressions, les discours au sujet du paysage lors d’entretiens individuels ou lors de focus group. On peut croiser ces discours à l’observation des corps dans le paysage. On peut analyser des corpus de croquis, de maquettes, de dessins, de cartes sensibles qui racontent aussi le paysage.

Cette notion de paysage s’est beaucoup développée avec le tourisme au XIXe siècle puis avec le ministère chargé de l’écologie dans les années 1970. Mais aujourd’hui, qui décrète qu’un territoire est un paysage ?
L.S. Vous faites référence à des acteurs suffisamment audibles et socialement légitimés pour trier ce qui relèverait du paysage, sous-entendu le « vrai », le « beau » paysage, à défendre, et ce qui ne pourrait pas y prétendre. Votre question ouvre sur la dimension politique inhérente au paysage : quels sont les acteurs en position de dire ce qu’est le paysage ? Qui sont les acteurs les plus légitimés pour l’exprimer ? Qui sont les invisibilisés et les inaudibles dont les paysages n’entrent pas dans les canons en vigueur ? De plus, si l’on considère que le paysage est avant tout relationnel, qu’il traduit une relation construite avec un territoire de vie, alors le paysage est potentiellement partout, il est donc également banal, quotidien, ordinaire. C’est le sociologue Pierre Sansot qui parle à la fin des années 1980 de « l’esthétique des paysages ordinaires ». Le paysage ne se réduit pas au paysage dit « naturel » ou remarquable ou labellisé. Il peut être aussi banal.

 

Alors qu’est-ce qui lui donne de la valeur ?
L.S. Certains paysages sont perçus comme des ressources économiques, touristiques, culturelles, environnementales. Mais s’intéresser à la valeur du paysage, c’est s’intéresser aux acteurs qui accordent cette valeur (qui peut être marchande, esthétique, patrimoniale, écologique). C’est aussi interroger les valeurs des acteurs. Comme l’écrivent mes collègues Christine Partoune et Monique Toublanc, les sites remarquables ou paysages d’exception le sont parce qu’à un moment précis, ils sont reconnus collectivement comme ayant une valeur particulière. Et ces préférences collectives ne sont pas immuables, ni universelles. Les valeurs relèvent là aussi d’une construction sociale. Ces valeurs sont souvent largement partagées au sein d’une même aire géographique, mais à un niveau individuel, un même paysage peut être considéré très différemment.
Prenons les paysages miniers : les terrils qui s’élèvent dans le paysage peuvent avoir une valeur symbolique, sociale, politique très forte. Ces marqueurs du paysage rappellent une histoire et une mémoire du travail et des rapports sociaux. Ces paysages ont longtemps été déconsidérés ; divers acteurs ont pu agir pour soit transformer le regard à leur sujet (par le récit, par l’art), soit en transformer l’usage (un usage désormais récréatif des terrils par exemple). Au FIG, la géographe Camille Mortelette montrera sur le temps long les évolutions du sens accordé au bassin minier du Nord Pas de Calais par différents acteurs. Autre illustration : un paysage de bocage du XIXe siècle pouvait avoir de la valeur pour les habitants et habitantes en tant que ressource pour leur subsistance, en matière symbolique, d’attachement et même d’identification, mais pas du point de vue des acteurs du remembrement. Un paysage de friche peut avoir une certaine valeur écologique et être perçu par des acteurs immobiliers comme un territoire de valeur à construire et sans nécessairement considérer sa valeur écologique. Un paysage de montagne de l’après-ski sera-t-il toujours un paysage de valeur aux yeux des acteurs politico-économiques qui misent sur le tout ski ? Au sujet de l’avenir de la montagne en contexte anthropocène, il faudra poser la question aux géographes Christophe Gauchon, Yannis Nacef, Mari Oiry Varacca et Emmanuel Salim présents au FIG 2026.

« … j’ai compris que le paysage était toujours un levier, un objet et un enjeu très politiques en plus d’être une expérience esthétique. »

Le paysage est aussi chargé de valeurs positives ou négatives, attractives ou répulsives, la tour Eiffel, les panneaux publicitaires ou Times Square la nuit… 
L.S. Oui, et les attachements aux paysages et la valeur qui leur est accordée se logent parfois dans des détails du paysage : une devanture d’un magasin du quartier, un sentier pentu qui dessert un village, une enseigne lumineuse qui marque une zone logistique, des sons caractéristiques ou une odeur singulière qui activent des souvenirs. Ce sont des détails à soi, pour soi, ou des repères paysagers évidents pour un grand nombre de personnes, qui façonnent l’attachement et qui font le paysage. Les valeurs positives ou négatives alimentent une mémoire du paysage et évoluent par exemple à la faveur d’un projet de paysage. Vous évoquez Times Square la nuit, et immédiatement, on a collectivement en tête un paysage car les représentations, au sens d’images, de ce paysage urbain sont abondantes. Les géographes Samuel Challéat et Johan Milian proposeront au FIG une table ronde sur les paysages nocturnes.

Alors que le paysage est en évolution permanente, n’y a-t-il pas un risque, en l’inscrivant dans un patrimoine, de le figer et le condamner à la carte postale ?
L.S. Quand bien même on voudrait figer le paysage, on n’y parviendrait pas. Le paysage évolue en permanence, car par définition, il est un système complexe, un milieu vivant, marqué par les dynamiques du sol, végétales et « humanimales ». C’est l’inverse de la carte postale, même si les cartes postales sont des sources intéressantes à analyser pour comprendre comment leurs auteurs définissent, considèrent et estiment le paysage. Le paysage existe donc grâce aux outils de représentation, comme les cartes postales, et aussi, les photographies, les vidéos, les peintures… Ce sont des instants T et contextualisés qui nous renseignent sur la manière de percevoir le paysage. Bien entendu, les écosystèmes fragiles ont besoin de repos et souffrent par manque de soin, de protection, d’attention, de compréhension, de responsabilisation collective à leur égard. Préserver, ce n’est pas figer et fixer définitivement. C’est laisser respirer, évoluer aux rythmes et temporalités variées du vivant, des végétaux et autres qu’humains compris.
Vous me parliez du 26 juillet 2026, date depuis laquelle les plages du Débarquement de Normandie figurent sur la Liste du patrimoine mondial de l'Unesco. Elles continuent et continueront d’évoluer, voire disparaîtront avec la montée des eaux liée à l’accélération des dérèglements climatiques, ce qui n’empêchera pas d’en actualiser la mémoire.

L’intérêt que l’on porte au paysage n’est-il pas révélateur d’une position sociale (individu) ou l’état d’une société (groupe humain) ?
L.S. Le paysage est un objet ET un enjeu qui nous interroge assurément, à la fois individuellement et collectivement. L’intérêt porté au paysage n’est pas nécessairement révélateur d’une position sociale. Il existe des paysages que l’on a appris collectivement à trouver esthétiques et qui vont transcender les positions sociales par exemple. En revanche, comme dans toute relation à l’espace, on ne peut évacuer les positions sociales. Aucune réalité spatiale ne peut s’extraire du social, de ses tensions, des dominations, des conflictualités et des résistances. Avoir le pouvoir de déposséder des habitants et habitantes du droit à la qualité paysagère relève bien d’une position de pouvoir.

Tout aménagement urbain se voit opposer la notion de paysage : éoliennes, usines, entrepôts, autoroutes, ligne de chemin de fer à grande vitesse, fermes solaires, retenues d’eau, etc. Qu’est-ce que cela révèle ?
L.S. Opposer pas nécessairement. Le projet de paysage peut en effet consister à vouloir ménager, à révéler et mettre en lumière les qualités du milieu existant, à ne pas intervenir ou intervenir à la marge. La prise en compte du paysage dans l’aménagement urbain existe fort heureusement. Mais il est vrai que le paysage n’est ni systématiquement, ni suffisamment convoqué en matière d’aménagement. Il ne faudrait pas voir le paysage comme un prétexte brandi contre l’aménagement. Les parcs paysagers urbains sont bien des aménagements. Natacha Guillaumont explique bien ces tensions. Elle écrit : « les paysagistes sont vus comme bétonneurs des espaces naturels par les environnementalistes, ou trop planteurs d’arbres par les architectes et urbanistes, empêcheurs de tourner en rond avec leurs racines et continuité des sols ». Ce qui est intéressant, c’est d’analyser comment et par qui, il est revendiqué, utilisé, avec quels arguments, par exemple dans une controverse spatiale, ou une lutte territoriale.

Quel message voudriez-vous faire passer au FIG sur ce thème du paysage ?
L.S. Le paysage devrait être remis au(x) programme(s), tant scolaire que politique, parce qu’il est un outil puissant de débat public, de dialogue démocratique, de questionnements pluriels et de partage des regards sur ce que nous avons en commun. Le paysage permet la circulation de savoirs décisifs pour notre présent et avenir communs. Les savoirs scientifiques multiples y ont leur place, apportant de la complexité, de la nuance, de la rigueur. Mais le paysage se nourrit aussi d’autres savoirs : des savoirs d’expériences, d’expertise, des savoirs vernaculaires, ancestraux… Il est plus qu’urgent d’agir collectivement pour les sociétés, pour les humains et autres qu’humains, pour et avec les paysages, fragilisés par les choix politiques qui refusent de mettre ces savoirs en particulier scientifiques au cœur des débats.

Propos recueillis par Eric Bonneau


Léa Sallenave est docteure en géographie et professeure assistante à l’Université de Genève. Ses recherches portent sur la didactique de la géographie et du paysage. Elle travaille également sur les enjeux politiques et sociaux de cohabitation dans les territoires alpins à travers l’analyse de pratiques socioéducatives, récréatives et touristiques. En parallèle, elle s’intéresse à la construction d’imaginaires contemporains de la montagne par le biais d’images promotionnelles et fictionnelles.

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Vient de paraître aux éditions MétisPresses

Dans son ouvrage, Léa Sallenave suit des jeunes qui négocient leur place dans un milieu où elles et ils ne sont pas attendus. Alors que l’imaginaire de la montagne s’est construit autour des récits de groupes sociaux privilégiés, l’éducation populaire contribue à rendre visibles d’autres trajectoires dans un espace alpin récréatif, souvent perçu comme neutre, libre et apolitique. L’analyser d’après des rapports de domination peu explicités apporte un nouvel éclairage sur la diversité des situations vécues.

Chez le même éditeur : Manifeste pour une didactique au service du territoire pour le paysage, ouvrage collectif avec l’équipe de la « Didactique du paysage ».

Les éditions Metis Presses

Mis à jour 05/10/2026